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La dissidence d’hier à aujourd’hui : Sergueï Khodorovitch

Interviewé par Michel Eltchaninoff, Sergueï Khodorovitch relate de manière détaillée son parcours d’opposant.

M. Eltchaninoff : Vous êtes né à Stalingrad en 1940. Evacué dans l’Altaï, puis en Crimée, comment avez-vous pris vos distances avec l’idéologie soviétique ?

S. Khodorovitch : Mon père travaillait dans une usine de tracteurs qui a été transformée en usine de tanks et par conséquent, il est resté à Stalingrad. Ma mère, mon frère et moi avons été évacués. Je n’ai pas connu le front et j’ai eu une enfance privilégiée. Jusqu’à la mort de Staline, je n’ai eu aucun regard critique sur le régime. J’étais persuadé que j’avais de la chance d’être né en Union soviétique. Je n’ai pas vraiment suivi le complot des blouses blanches. A partir de 1956, avec le dégel, l’information se diversifiant, nous avons été obligés de réfléchir. Les premiers ouvrages du samizdat ont commencé à circuler. Peu à peu, j’en suis arrivé à la conclusion que nous étions trompés et j’ai arrêté de participer aux activités socialistes, comme de voter aux élections avec un candidat unique.

M. E. : Vous dites avoir progressivement arrêté de participer aux activités socialistes. Comment s’est construit ce refus de participer, qui a eu des conséquences pour vous ?

S. K. : J’en étais arrivé à penser que ce régime était contre-nature. Jusque-là, l’homme avait toujours vécu avec Dieu, la propriété privée, une nationalité, trois éléments qui lui sont indispensables, et dont ce régime nous privait. Au début des années 60, j’ai été surpris de la déclaration de N. Khroutchtchev sur Une journée d’Ivan Denissovitch. Il disait que c’était le livre dont nous avions besoin, alors qu’à mon avis, il aurait dû dire l’inverse puisqu’il critiquait le régime. En 1964-65, je m’installai en Crimée et me suis mis à penser que nous n’avions pas besoin de ce régime. Même si des arrestations avaient eu lieu dans les années 50, le dégel nous avait donné une certaine liberté, l’accession à l’information, nous lisions les poètes. Pour illustrer cette période, je peux vous raconter la visite que m’avait rendue un ami de Novossibirsk. Il passait son temps à écouter les radios de l’Ouest et moi je lui demandai à quoi cela servait-il ! Je n’imaginais pas que je pouvais participer à quelque chose. Puis j’ai rejoint une cousine à Moscou qui était au coeur des événements. Je suis sorti de mon état de passivité, de façon imprévue, par la littérature. J’ai lu le Premier Cercle et j’ai été frappé par le passage où le diplomate Volodine lit les lettres de sa mère de la période précédant la révolution. Elle décrit des injustices nombreuses et se félicite de ne pas y participer. Ce passage a été pour moi une révélation et j’ai décidé de ne plus me laisser utiliser par le système. C’était très difficile et je pense que Soljenitsyne a sous-estimé les efforts nécessités par cette abstention, tellement le système était bien organisé. Nous avions sans cesse des élections et j’ai donc décidé de ne plus y participer. J’ai reçu une convocation et j’ai répondu que je refusais de voter parce qu’il y avait un seul candidat. Je ne m’imaginais pas les remous que mon refus susciterait dans ma petite ville de Crimée. Des fonctionnaires ont apporté une urne chez mes parents. A mon travail, il y a eu des discussions pour démontrer qu’une candidature unique n’est pas contraire à la constitution. Il a toutefois été décidé que j’étais licencié. J’étais curieux de voir comment ils allaient procéder, car aucun article du Code du travail ne correspondait à mon cas. Ils m’ont demandé de démissionner. J’ai refusé et il a été convenu que je serais licencié seulement après avoir retrouvé un travail. J’ai trouvé un emploi dans un bureau de tourisme et tout s’est arrangé. En 1972, j’ai épousé une Moscovite et ai déménagé à Moscou. C’est à cette période que j’ai, pourrait-on dire, accompli mon premier acte de dissident. La femme du général Grigorenko, opposant au régime, faisait des démarches pour que son mari, qui avait été dégradé et qui recevait une retraite de soldat au lieu de celle d’un général, reçoive une recette complémentaire. Il travaillait l’été comme serveur à Yalta, ce qui coûtait cher à l’Etat, car quatre personnes étaient chargées de sa surveillance ! Il est difficile d’expliquer comment était la vie lorsque l’on était exclu de la société. On m’a demandé de m’adresser à l’employeur de Grigorenko pour qu’il fournisse les papiers nécessaires à l’obtention de cette retraite complémentaire. Je l’ai fait, avec beaucoup d’appréhension.

J’ai ensuite attendu longtemps, très, très longtemps, mais je les ai obtenus, sans que l’on me demande mon nom.

Voilà comment on commettait des actes de résistance au quotidien, au jour le jour.

M. E. : Sergueï va nous raconter ce qui s’est passé avant qu’il ne devienne responsable du fonds Soljenitsyne.

S. K. : Tout d’abord, je tiens à préciser que je n’aime pas beaucoup le terme de dissident qui n’existait pas à l’époque et qui ne traduit pas la réalité de ce que nous avons vécu. Nous n’étions pas un groupe de gens qui réfléchissaient mais des gens fatigués d’avoir peur. Nous avons donc décidé d’avoir moins peur en nous opposant au système, ce qui n’était pas dépourvu de conséquences : arrestations, condamnations, … Il y avait d’autres sortes d’opposants, des membres de sectes religieuses qui luttaient contre les persécutions. Il y avait beaucoup d’écrivains, d’artistes dans cette mouvance. Et il y avait des activistes politiques mais à cette époque, je ne m’intéressais pas à la politique.

(…)

Je n’ai manqué aucun procès, il y en avait environ 5-6 par an. Le système fonctionnait par la terreur. En province, on disparaissait si on était repéré. Il fallait être soutenu, qu’il y ait du bruit autour des personnes arrêtées pour qu’elles aient une chance. A cette époque-là, il y avait un certain nombre d’endroits où on se réunissait en toute sécurité pour parler des procès. J’ai beaucoup aimé ces discussions, moi qui étais un provincial, j’ouvrais grand les yeux et les oreilles ! C’est à une de ces réunions sur le procès de Boukovski que j’ai fait la connaissance de Sakharov. Cette rencontre et mes impressions, je les ai décrites dans un assez long article publié dans la Pensée russe après sa mort. J’étais assez proche de Sakharov. Je suis allé à Gorki où il était en relégation pour son 65ème anniversaire. Ce fut un voyage très intéressant. Il a eu lieu de nuit car j’étais déjà sous surveillance, mais mes gardes arrêtaient à minuit. Ensuite, pour déjouer la surveillance des gardiens de Sakharov, nous sommes entrés par une fenêtre.

(…)

M. E. : Vous avez bien connu Sakharov, mais aussi une autre figure : Soljenitsyne. Vous avez dirigé le fonds Sakharov. Qu’y faisiez-vous ?

Aujourd’hui, on trouve naturel l’existence de ce fonds. Mais la situation était la suivante : Soljenitsyne avait déjà été emprisonné, il avait lutté contre le cancer, il avait trois petits enfants et était sans compromission. Il avait entrepris une lutte contre le régime et considérait qu’il avait été élu par Dieu. Il s’était fixé comme mission de faire connaître ce qui se passait, d’où L’Archipel du goulag, mondialement connu. Avant son expulsion, qu’il avait prévue, il avait mis de l’ordre dans ses affaires. Malgré sa situation personnelle instable, il avait décidé de ne pas toucher les droits d’auteur de L’Archipel. Dans les réunions de dissidents dont je vous ai parlé, on organisait des quêtes en cas d’arrestation, mais les dissidents étaient souvent en difficulté financière. Quand un homme était arrêté, sa femme perdait son travail, et la vie devenait très dure pour toute la famille, enfants, grands-parents. Un fonds d’aide était donc très utile. Quand les statuts ont été élaborés, ils mentionnaient que le but du fonds était d’aider les familles de prisonniers à survivre physiquement. Le premier administrateur fut Alexandre Guinzbourg qui était remarquable. Il venait d’être libéré après sa deuxième incarcération pour le livre blanc sur le procès de Siniavski et Daniel. Il était interdit de séjour à Moscou ; en 1972, Soljenitsyne est allé le voir dans son lieu de résidence et ils ont discuté de la création de ce fonds. Au début, je n’avais pas de relation directe avec le fonds, même s’il m’est arrivé de faire des choses, je n’étais pas directement impliqué. Il se trouve que j’ai passé la journée avec Guinzbourg la veille de sa troisième arrestation et j’ai été très impressionné par le calme avec lequel il envisageait une nouvelle incarcération. Cela se passait à un moment où la dissidence était très active et une tentative de direction collégiale à trois avait vu le jour. Mais très vite, les pressions ont été immenses, les administrateurs ont été accusés d’avoir mis le feu à un appartement. Finalement, ils se sont exilés et nous avons repris la direction avec la femme de Guinzbourg en 1977. Le fonds fonctionnait avec des bénévoles qui rassemblaient l’aide et la distribuait mais il avait besoin d’un administrateur le représentant auquel les gens pourraient s’adresser. Le fonds était légal et nous souhaitions qu’il soit public. Je m’étais, pour ainsi dire, spécialisé dans l’Ukraine. Il y avait beaucoup d’arrestations dans cette région et nous y avions perdu nos contacts. J’étais chargé de reconstituer un réseau. Puis Guinzbourg et sa femme ont été expulsés et je me suis retrouvé seul administrateur public. Les pressions psychologiques étaient grandes. J’étais l’objet d’une surveillance constante. J’étais suivi et au début j’ai essayé de déjouer la surveillance. J’ai sauté dans des wagons de métro, pris des escalators à l’envers, je suis même allé jusqu’en banlieue, sans succès. Puis j’ai compris qu’ils n’en savaient pas autant qu’ils voulaient le faire croire.

M. E. : Pourriez-vous nous parler de votre détention à Norilsk ?

S. K. : Au début des années 80, j’ai été arrêté pour 15 jours. J’ai été mis dans une petite pièce où l’on n’apportait pas à manger. Les prisonniers étaient nourris par des colis une fois que leurs proches savaient où ils se trouvaient. Les sept premiers jours ont été très longs, comme si le temps s’étaient arrêté, ensuite c’est devenu plus facile. Puis la détention a été prolongée, et on m’a hypnotisé pour tenter de me faire avouer des choses. Mais apparemment, il y avait un planning annuel selon lequel 5 ou 6 affaires étaient traitées chaque année. Mais en même temps que moi avait été arrêté un membre du NTS, un parti politique de l’émigration, donc quelqu’un de beaucoup plus important et j’ai été relâché.

S. K. : Il est malheureusement déjà tard et nous n’aurons pas le temps d’évoquer les années de camp. Sergueï a été arrêté une seconde fois en 1983 et enfermé à Norilsk jusqu’en 1987.

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