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La dissidence d’hier à aujourd’hui : Natalia Gorbanevskaya

Le 17 décembre 2010, Natalia Gorbanevskaya ouvrait un cycle de conférences organisé par l’ACER et l’ACER-RUSSIE sur la dissidence d’hier à aujourd’hui. Ce cycle envisage, par le récit de dissidents, de nous rappeler une page de l’histoire contemporaine. Les événements géopolitiques tumultueux des vingt dernières années pourraient avoir effacé de nos mémoires ces jours sombres qui sont pourtant nécessaires à notre compréhension du monde d’aujourd’hui, notamment de la Russie.

Nous vous présentons les points essentiels de la conférence.

Le sens de la dissidence

En russe, les opposants au régime communiste sont des pravozachtchitnik, c’est-à-dire des défenseurs des droits de l’homme. L’emploi de « dissident » a été institué par les correspondants de presse à Moscou à partir de 1969. N. Gorbanevskaya n’aime pas ce terme dont le sens premier ne correspond pas à la réalité. Il peut s’appliquer à un communiste comme Piotr Grigorenko qui a renié le parti communiste pour rejoindre l’opposition. Mais ce n’est pas le cas de la majorité des dissidents qui étaient mus par une prise de conscience individuelle ; c’était un mouvement moral, sans aucune idéologie.

L’entrée dans la dissidence

C’est la poésie qui a conduit Natalia Gorbanevskaya à rejoindre ce mouvement. Dans les années cinquante, les grands poètes et écrivains étaient interdits ce qui a donné lieu à la naissance du samizdat. Des gens, des amis ou des personnes qui ne se connaissaient pas se sont relayés pour copier des textes à la main ou à la machine. N. Gorbanevskaya a débuté en recopiant deux recueils de poèmes de Pasternak. Parallèlement, le samizdat se nourrissait des poèmes des jeunes écrivains dissidents qui n’avaient aucune chance d’être publiés. Requiem d’A. Akhmatova, dont la transmission a longtemps été orale, a été copié à plus de mille exemplaires à partir de 1962.

En 1959, A. Guinzbourg a créé la première revue du samizdat, une revue de poésie, Sintaksis. Le numéro 4 ne sera jamais publié suite à l’arrestation de son auteur.

Le premier acte fondateur de la dissidence

En septembre 1965, Andreï Siniavski et Iouli Daniel sont arrêtés pour avoir publié à l’étranger sous des pseudonymes. C’est la première arrestation médiatisée grâce aux radios étrangères. A Moscou, le procès annoncé à huis clos suscite de vigoureuses protestations. Le 5 décembre, une manifestation sur la place Pouchkine exige un procès public. Des tracts sont distribués, des réunions s’organisent qui étendent le champ des revendications : liberté de parole, liberté de réunion. En février 1966 le procès a lieu. Les écrivains membres de la Maison des écrivains ont des laissez-passer, formellement, il n’y a pas d’huis clos. A. Guinzbourg (libéré en 1962) rassemblera les minutes du procès en un livre blanc publié par le samizdat.

Siniavski est condamné à 7 ans et Daniel à 5 ans. En arrivant dans le camp de Mordovie où il sera détenu, Daniel est stupéfait de voir combien les prisonniers politiques sont nombreux. Il pensait que Siniavski et lui étaient les seuls prisonniers politiques du pays. Il rencontre Anatoliï Martchenko, un ouvrier condamné à 6 ans pour avoir tenté de fuir le pays. Martchenko, devenu un véritable érudit au cours de sa détention n’a qu’une idée en tête : sortir de camp et écrire. C’est ce qu’il fera et N. Gorbanevskaya sera une de ses dactylos. Elle possédait une machine à écrire sur laquelle elle a tapé une partie du témoignage de Martchenko. Elle ignorera l’intégralité du texte pendant longtemps.

Le deuxième moment clé dans l’histoire de la dissidence est le procès d’A. Guinzbourg et Galanskov en janvier 1968. Le procès est ouvert aux familles et aura un grand écho en URSS. Des opposants assistent aux audiences et réclament le respect des droits des accusés. Le verdict à peine prononcé, un appel à l’opinion publique occidentale et russe est lancé. Plus de mille lettres individuelles et collectives parviendront à Pavel Litvinov (qui suit le procès avec Larissa Bogoraz et qui en écrit le déroulement). C’était incroyable dans un pays où les gens étaient habitués à se taire ou à ne parler que dans leur cuisine. C’était aussi très courageux car, pour la première fois, les lettres comportaient des noms et des adresses. De nombreux signataires en ont subi les conséquences, ont été harcelés par les autorités, ont perdu leur travail, ont été exclus du parti, … L’opinion occidentale est également informée par de nombreux textes qui traversent le rideau de fer mais malgré tout, ces actions demeurent insuffisantes pour ébranler le régime.

Naissance d’un agent de liaison

La nécessité de relier les dissidents entre eux devient de plus en plus sensible, d’où l’idée d’un bulletin d’information. A ce moment-là, N. Gorbanevskaya, en congé de maternité, décide de créer ce bulletin. Elle rassemble les informations dont dispose son réseau ainsi que celles de leurs amis de Leningrad ou d’ailleurs dans le pays. Ce bulletin, baptisé la Chronique des événements courants, paraîtra pendant 15 ans. Sakharov considèrait ce bulletin comme une des plus grandes publications clandestines.

Place Rouge. Midi. 25 août 1968

C’est le rendez-vous décidé par N. Gorbanevskaya et ses amis (Pavel Litvinov, Larissa Bogoraz, Victor Fainberg, Constantin Babitsky, Vadim Delaunay, Vladimir Dremliouga) pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces de l’Armée rouge. « Pour moi, manifester n’était pas naturel, témoigne N. Gorbanevskaya, mais quand, le 21 août j’ai entendu à la radio l’invasion de la Tchécoslovaquie, je me suis dit qu’il fallait organiser une manifestation. Ce n’était pas un acte politique mais une action individuelle de 8 personnes soucieuses de leur conscience morale. Le but de la manifestation était de faire comprendre au pouvoir soviétique qu’il avait commis une mauvaise action. Nous étions heureux sur la place Rouge. »

« Pour ces cinq minutes de liberté, j’étais prêt à payer par plusieurs années de camp. » dira Vadim Delaunay.

Les trois heures que les manifestants passèrent ensuite à la milice furent gaies car ils s’étaient déchargés de leur honte sur la place Rouge.

Ces huit manifestants avec deux banderoles, un petit drapeau tchèque et un bébé dans son landau demeurent un des symboles de la résistance contre le régime communiste.

Vous pouvez trouver plus de détails sur cet événement en cliquant sur le lien suivant : http://cercec.ehess.fr/document.php?id=1003

*Dissident : Qui a abandonné, en raison de divergences doctrinales, les positions du plus grand nombre ou de la communauté à laquelle il appartenait (confession religieuse, école philosophique, parti politique).

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