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La dissidence d’hier à aujourd’hui : La contestation contre Poutine : fête bourgeoise ou vague de fond ?

Michel Eltchaninoff : La séance de ce soir est la quatrième d’un cycle que nous avons inauguré il y a environ dix-huit mois sur le thème de la dissidence d’hier à aujourd’hui. L’ACER, l’ACER-RUSSIE ont joué un rôle dans la lutte pour la liberté de conscience dans l’ex-URSS et nous avons pensé que la voix des dissidents, aujourd’hui en 2012, méritait d’être entendue de la manière la plus forte possible. Des personnes remarquables, des personnes courageuses ont lutté au péril de leur vie, au détriment de leur santé pour la liberté de tous. Ce sont des personnes que nous fréquentions parfois dans le cadre de l’ACER et nous avons voulu leur permettre de raconter leur histoire aux jeunes générations qui ne la connaissent pas forcément et d’évoquer leur vision de la Russie contemporaine, du monde contemporain plus largement. Il est vrai qu’aujourd’hui la dissidence des années soixante-dix, quatre-vingt est extrêmement connue en Occident. Pour des raisons qu’il serait très intéressant d’analyser, leur voix est beaucoup moins forte qu’avant.

Au cours de séances assez mémorables, nous avons reçu Natalia Gorbanevskaya qui était l’une des participantes de la fameuse manifestation d’août 68 sur la place Rouge avec huit autres personnes, une manifestation réprimée à la minute pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du pacte de Varsovie. Elle est venue nous raconter son histoire, son itinéraire. Nous avons ensuite reçu deux autres dissidents historiques, Sergueï Khodorovitch qui a notamment bien connu Sakharov et qui nous l’a raconté de façon très vivante, enfin, en novembre dernier, Alexandre Podrabinek qui, dans les années soixante-dix a joué un rôle très important dans la lutte, notamment contre ce que l’on appelle la psychiatrie répressive en URSS qui consistait tout simplement à déclarer fous les dissidents et à leur faire subir diverses tortures dans l’enfermement des hôpitaux psychiatriques. À la fin de cette dernière séance, à quelques jours des élections législatives du 4 décembre, nous demandions à Alexandre Podrabinek s’il pensait possible un mouvement de contestation en Russie contre de possibles fraudes aux élections, contre un pouvoir qu’il considérait comme arbitraire. Il nous a répondu qu’il n’était pas très optimiste mais que dans les mois qui avaient précédé, nous avions vu des révoltes inouïes dans le monde arabe et nous a rappelé qu’en 2010, bien peu d’entre nous auraient pensé que dans une petite ville de Tunisie, il y aurait un mouvement d’une telle ampleur, qui allait s’enclencher et aboutir à l’instauration de la démocratie en Tunisie et dans d’autres pays de la région.

Nous sommes là finalement ce soir pour continuer cette réflexion après six mois déterminants, les mois qui ont suivi les élections législatives considérées par énormément d’observateurs et d’acteurs comme frauduleuses suivi d’un mouvement de contestation d’une grande ampleur, d’une ampleur sans doute jamais vue depuis une vingtaine d’années en Russie. Ce mouvement qui ensuite a continué, qui continue toujours aujourd’hui dans les heures que nous sommes aujourd’hui en train de vivre en Russie est sévèrement réprimé donc qui achève un premier cycle avec l’intronisation avant-hier du nouveau président, Vladimir Poutine, réélu au premier tour au début du mois de mars 2012. Pour réfléchir à cette contestation, nous avons organisé cette table ronde avec trois regards différents sur cet événement majeur, regards différents car « expertises différentes ». Nous sommes très heureux d’accueillir Alexis Prokopiev, qui est russe, diplômé de Sciences-Po et porte-parole de l’association Russie-Libertés qu’il vous présentera ; Tania Rakhmanova, journaliste, enquêtrice, réalisatrice de documentaires, notamment de La prise du pouvoir par Vladimir Poutine en 2005, qui a reçu le grand prix du festival de Pessac, qui a publié récemment un livre que je vous recommande vivement Au cœur du pouvoir russe : Enquête sur l’empire Poutine qui décrit de 1996 à aujourd’hui l’ascension de Poutine à la tête du pays ; Cécile Vaissié, professeur en études russes et soviétiques à l’université de Rennes II, spécialiste de la dissidence soviétique et des intellectuels russes. Elle a publié un ouvrage qui est une de nos bibles, le combat des dissidents de Russie Pour votre liberté et pour la nôtre, ainsi qu’un livre avec et sur Larissa Bogoraz, une grande dissidente, Une femme en dissidence publié en 2000 chez Plon ou encore Les ingénieurs de l’âme, publié chez Belin en 2008. Avec ces trois intervenants, nous allons évoquer tout simplement la question de fond, à mon avis, de ce mouvement. Ce mouvement a été d’une ampleur sans doute peu prévue par les observateurs.

J’ai été frappé de lire dans la presse française comme dans la presse russe des articles qui considéraient que ce qui s’était passé était au fond un phénomène qui n’était pas aussi massif que certains le disent. On a beaucoup dit, je prends à témoin un article qu’Emmanuel Carrère a fait paraître dans le Nouvel observateur, après s’être rendu en Russie, on a beaucoup dit que ce mouvement était une fête bourgeoise, c’est-à-dire un mouvement animé et suivi par une jeunesse éduquée, ayant les moyens de bien vivre, fatiguée d’un régime qu’elle considère comme arbitraire mais au fond un mouvement disparate, sans véritable leader, sans véritable unité même, un mouvement éphémère, une sorte de mouvement d’humeur d’une jeunesse dorée, bref, un micromouvement, qui serait impopulaire dans la majorité silencieuse en Russie. C’est cette hypothèse que nous allons interroger ce soir en nous demandant si cette contestation qui a déjà six mois et qui continue aujourd’hui n’est qu’une fête bourgeoise ou s’il s’agit d’une vague beaucoup plus profonde qui va avoir des conséquences à moyen et à long terme. Je voudrais vous demander pour commencer de réagir à cette hypothèse de la fête bourgeoise. Pour vous, ceux qui ont manifesté sont-ils cette jeunesse moscovite qui lit le journal Aficha, sorte de Times out un peu branché de Moscou, est-ce une jeunesse bobo branchée ou un mouvement plus profond ?

Tania Rakhmanova : Je suis retournée à Moscou au lendemain des élections législatives du 4 décembre pour des raisons familiales. Je voulais venir dans une période calme, entre les élections et la ruée vers les cadeaux de Noël. D’ailleurs des amis journalistes français m’avaient dit qu’ils auraient du temps et nous ne nous sommes pas vus ! Les 5 et 6 décembre, j’étais aux manifestations où tout le monde a été arrêté.

J’ai déjà fait un film sur les révolutions de couleur et je sais que les relations avec les forces de l’ordre sont essentielles. Là, elles étaient très fermes et arrêtaient tout le monde. Personne ne s’attendait à une telle réaction de protestation de la part de la population. A la grande manifestation du 10 décembre de la place Bolotnaya, j’ai vu un public très mélangé. La plupart étaient des personnes prévenues par Internet. Il faut rappeler que 60 millions de Russes disposant d’un accès à Internet, les manifestants n’avaient donc rien de particulièrement bourgeois. Sur Internet, on échangeait sur « comment il faut s’habiller, faut-il avoir ses papiers, ou une photocopie de son passeport, deux cartes SIM, dans deux poches différentes… ». Arrivée à la manifestation, je vois que la même police, les mêmes OMON adoptent une attitude totalement différente, très neutre. C’était une grande manifestation, nous étions très impressionnés par notre nombre. Personne ne s’y attendait. Il y avait beaucoup de jeunes, entre vingt et trente-cinq ans. J’ai participé à d’autres manifestations où les personnes qui manifestaient étaient les mêmes qu’à l’époque de Gorbatchev mais vingt ans plus tard. C’était des Moscovites ordinaires, les Moscovites n’ont pas l’air pauvres. L’ambiance était magnifique, il y avait énormément d’espoir. On croyait que le pays allait changer. Les discours étaient bien préparés, tout le monde était ensemble, le communiste à côté du nationaliste, avec un vrai programme : anti-Poutine. C’était comme en Serbie en 2000 où Milosevic, candidat unique se présentait aux élections, et les manifestants souhaitaient se débarrasser de lui. C’était pareil.

Alexis Prokopiev : Déjà, merci beaucoup pour l’invitation. C’est la première fois que je suis dans ce lieu très particulier, par contre je connais l’importance qu’a eue votre association pour la dissidence pendant la période soviétique. Très rapidement, notre association Russie-Libertés a été créée en France après les manifestations de décembre. Notre objectif est d’informer les Français de ce qui se passe réellement en Russie et d’aider la contestation en Russie. Nous sommes clairement une association pour les droits de l’homme, nous sommes une association pour la liberté, nous sommes une association pour la démocratie en Russie. Je vais très souvent en Russie et très souvent aux manifs. L’avant-dernière à laquelle je suis allée, c’était en juillet 2011, un 31. Je pense aux manifestations dites de « Stratégie 31 », ce mouvement se rassemble sur la place Trioumfalnaya pour défendre l’article 31 de la Constitution qui garantit la liberté de rassemblement. J’en suis revenu extrêmement déçu. On était six cents dont deux cents journalistes, et la moitié des journalistes étrangers. Par contre, il y avait la police et j’étais choqué de voir l’ampleur du déploiement des forces de l’ordre pour une poignée de manifestants. Dans les cours des immeubles, j’ai vu des rassemblements de la policeet de l’armée et des forces spéciales prêtes à intervenir s’il le fallait et de la jeunesse pro-Poutine prêts à une contre-manifestation qui n’a pas été nécessaire puisque le mouvement a été dispersé très rapidement. À cette période, il y avait également des manifestations pour défendre des causes écologiques, comme la préservation de la forêt de Khimki aux portes de Moscou, rassemblant jusqu’à 5000 personnes, pour toutes les forêts autour de Moscou, pour le lac Baïkal, contre la destruction du Caucase pour les jeux Olympiques de Sotchi. J’ai vu des manifestations de gens contre la corruption dans les hôpitaux, dans les facs. Depuis deux ou trois ans, on voyait des petits points rouges s’allumer un peu partout. À Vladivostok, Kaliningrad. Et on se disait il va se passer quelque chose, mais pourquoi ici, le 31 il ne se passe rien ? Je pense qu’il manquait un élément déclencheur. J’étais à Moscou les 4 et 5 mars dernier, j’ai voté pour les élections présidentielles (j’ai la double nationalité) et je suis allé à la manifestation sur la place Pouchkine dans le centre-ville de Moscou, le lendemain de ce que l’on appelle une élection présidentielle mais qui est une usurpation du pouvoir par un homme et son système. L’élection a été évidemment falsifiée. Il y avait beaucoup de monde, moins que sur l’avenue Sakharov, je dirais 30 000 personnes, pour moi, c’était impressionnant de participer à une manif d’une telle ampleur en Russie et surtout tout ce que j’avais lu, que c’était surtout des jeunes, des bourgeois, j’ai été surpris car ce n’était pas tout à fait vrai. Bien sûr, il y avait des jeunes, entre 25 et 35 ans mais aussi des personnes âgées avec des pancartes « Où est passée ma retraite » par exemple, pas mal de personnes âgées, des vétérans, des militaires à la retraite qui manifestaient pour leurs droits sociaux. Il y avait des personnes d’âge moyen avec des slogans plus tournés vers une élection démocratique. J’ai trouvé que le mouvement était très diversifié et surtout pas très politique. Quand on regarde les images à la télé, on voit beaucoup de drapeaux, on peut se dire qu’il y a beaucoup de communistes, beaucoup de nationalistes. Mais pour moi, c’était surtout un mouvement pour des élections justes et contre Poutine. En fait, les drapeaux étaient devant, il n’y avait même pas 10% de manifestants avec des drapeaux, il y en avait, c’était multicolore, ça allait des anarchistes aux nationalistes en passant par les écologistes avec des drapeaux verts, des drapeaux de Solidarnost orange, des drapeaux rouges, des drapeaux du Front de gauche de Oudaltsov, des drapeaux de Prokhopov, mais c’était juste devant. Derrière, il y avait deux slogans majoritaires « On veut des élections justes » « On ne veut plus de Vladimir Poutine » et le symbole majeur était le ruban blanc. C’est un mouvement d’une ampleur que je n’ai jamais vue depuis dix ans que j’observe la vie politique en Russie premièrement, et deuxièmement un mouvement très divers mais uni autour de ces deux slogans.

Cécile Vaissié : C’est très vrai. Les manifestations auxquelles nous venons d’assister ont une préhistoire : les grandes manifestations de la période de la perestroïka, qui rassemblaient parfois 500 000 personnes dans Moscou. Et c’était courant. Il est donc faux de dire que les Russes ne manifestent jamais. Ensuite les manifestations se sont éteintes assez vite parce que c’était des années de changement, des années difficiles où sont arrivés en même temps, l’apparition de la liberté de s’exprimer, les immenses difficultés économiques. Soixante-dix ans d’économie soviétique s’écroulaient. La vie était dure et quand vous avez trois travails parce qu’on vous paye une fois tous les six mois, effectivement vous n’allez pas manifester. Ensuite, à partir de la période Poutine, il y a eu très peu de mouvements, d’une part parce que ce n’était pas très bien vu, d’autre part parce qu’il y a eu une espèce de pacte conclu entre le pouvoir et la société : vous aurez vos salaires qui tombent tous les mois, ce qui était déjà un progrès merveilleux. On va vous payer, votre niveau de vie va augmenter et en échange, on va vous prendre des droits civiques et politiques. Ce qui pose déjà un problème puisque l’enrichissement d’une population ne dépend pas de ses droits civiques. En Russie, l’enrichissement vient essentiellement du pétrole, des matières premières qui sont exportées. C’est contre ce pacte que les jeunes et les moins jeunes descendent maintenant dans la rue. Il y a eu un seul vrai mouvement social important à cette période : en 2005, le mouvement des grands-mères, des retraités contre la monétarisation des droits sociaux. Le gouvernement voulait supprimer le droit aux soins gratuits et compenser par une somme permettant de payer les médicaments, l’hôpital. Les personnes âgées sont descendues en masse dans la rue et le problème a été réglé tout de suite : Poutine est revenu en arrière en disant ce n’est pas moi, c’est le gouvernement ou la Douma qui n’a pas compris ce que je voulais faire. Les choses se sont un peu calmées mais on observait un peu partout des petites choses. Et pas qu’à Moscou. Il y a eu également 10 000 personnes dans la rue à Kaliningrad contre le gouverneur. Et là les Russes se sont rendu compte que quand il y avait 300 personnes aux manifestations du 31, on leur tapait dessus, mais quand il y avait 10 000 personnes, on faisait venir leurs représentants, on négociait avec eux et finalement ce gouverneur a été démis. On observait de multiples petites initiatives à droite à gauche et la question était de savoir si elles pouvaient s’unir. On sentait que le pouvoir faisait tout pour qu’elles ne s’unissent pas. Dans ce sens, les élections ont été un déclencheur. On l’a surtout vu à Moscou parce que c’est plus spectaculaire, parce qu’on voit toujours ce qui se passe à Moscou, ensuite un peu Saint-Pétersbourg et ensuite seulement, on va voir ailleurs. Mais le mouvement est plus vaste. Aux manifestations de décembre à Paris, je me souviens d’un jeune homme d’une vingtaine d’années de Briansk qui racontait qu’en province, on a le FSB sur le dos en permanence. Ceux qui manifestent, le FSB va chez eux, va chez les parents menacer leur fils d’être exclu de l’université. En province, il y a une peur. Je m’emballe un peu mais c’est pour cela que je trouve que c’est insupportable de dire que c’est une fête bourgeoise. Vous pouvez manifester quand vous avez l’espoir que vous ne serez pas renvoyer de l’université, que vous ne perdrez pas votre travail, que vous n’allez pas avoir de problèmes dans votre petite ville jusqu’à la fin de votre vie. Il y a une peur qui subsiste toujours, donc fête bourgeoise non ; mouvement général qui est plus fortement exprimé par des gens qui ont les moyens de se coordonner, de s’entendre et d’y aller à plusieurs.

Tania Rakhmanova : Je suis absolument d’accord, ce n’est pas un mouvement moscovite. Mais à part à Saint-Pétersbourg, Tomsk ville universitaire que nous adorons tous parce que pendant des années, le gouverneur était ouvert (on l’a changé !) et Ekaterinbourg, il est très difficile de manifester. N’oubliez pas que nous avons hérité de l’économie soviétique. Il y a beaucoup de fonctionnaires qui dépendent du gouverneur et une usine où les parents peuvent perdre leur travail si leurs enfants manifestent. Cela crée une situation très difficile, donc les gens protestent, sur Internet, on le voit énormément. Dans les manifestations de ces derniers jours (5-6 mai) à Moscou, on a vu des représentants de nombreuses villes, même Saint-Pétersbourg était là.

Alexis Prokopiev : En tant qu’association Russie-Libertés, nous sommes en contact avec des mouvements contestataires de petites villes de province que vous pouvez trouver sur notre site internet www.Russie-Libertes.org, une partie recense les violations des droits humains qui ont eu lieu dans ces petites villes de province. Il est vrai qu’à la télé, on voit souvent Moscou mais pas les autres villes. Une deuxième petite chose, il arrive que ce soit Moscou qui aille en province et une troisième petite chose : j’ai eu entre les mains une lettre, l’original d’une lettre adressée par le directeur de l’université de Novossibirsk qui disait qu’il était obligatoire pour tous les étudiants, sous peine de sanction, de se rendre aux urnes pour l’élection présidentielle et de voter pour Vladimir Poutine. J’avais vu circuler cette lettre sur Facebook, je pensais que c’était un faux mais c’était vrai !

Michel Eltchaninoff : Passons maintenant au deuxième point. Une autre critique est souvent adressée au mouvement de contestation : elle est divisée. L’opposition est désunie, il y a des nationalistes, d’ailleurs, le blogueur anti-corruption Navalny est soupçonné d’être un nationaliste peut-être dur, il y a d’anciens responsables des années Eltsine, le Front de gauche d’Oudaltsov, les écologistes, c’est un mouvement divisé qui n’arrive pas à s’unir et qui de toute façon n’a pas de leader. La question est donc : l’opposition peut-elle s’unir, quelle est votre analyse ?

Cécile Vaissié. Il y a une mauvaise foi totale sur ce sujet. Je pense que si l’on faisait un sondage dans cette salle, on aurait des opinions différentes. C’est la même chose en Russie. C’était déjà l’un des grands reproches que l’on faisait à la dissidence : « On n’y comprend rien, tous luttent pour des causes différentes… et en plus vous vous disputez entre vous. Sakharov n’est pas d’accord avec Soljenitsyne, Soljenitsyne n’est pas d’accord avec Sakharov… Tout le monde se dispute ». Or être d’un avis différent de son voisin fait partie des libertés fondamentales. Je réfléchissais et je me suis rendu compte qu’il y avait un réel problème avec le terme « unité ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’unité était l’une des obsessions du pouvoir soviétique qui proclamait sans cesse « le Parti et le peuple sont unis ». Pourquoi auraient-ils dû être unis ? C’est resté. L’un des premiers partis créés par Poutine s’appelait « Unité ». Le deuxième « Russie unie ». Quand on répète les choses en permanence, n’importe quel psychanalyste le confirmerait, c’est qu’il y a un gros problème. Du coup, pourquoi voulez-vous que l’opposition se rassemble en un seul parti politique et un seul programme ? Elle avait effectivement ce programme qui est fondamental : des élections honnêtes. On va voter, le candidat pour lequel on a voté sort ou ne sort pas, mais le président élu l’est à la majorité des voix. Les manifestants veulent des élections justes où on ne rajoute pas de bulletins dans les urnes. Les Russes veulent avoir le droit de s’exprimer librement comme le leur confère la constitution de 1993. Par exemple, les manifestations du 31. C’est ubuesque comme principe. La constitution russe autorise à manifester, sans violence et sans armes. Il n’y a pas d’autorisation à demander, un simple enregistrement comme en France, une demande à la préfecture qui dit si cela gêne ou non. En Russie, aucun texte de loi ne parle d’autorisation. Les citoyens russes veulent les droits que nous avons en France et ne veulent pas de leader, ce que je trouve merveilleusement sain. Ils sont contre le culte de la personnalité. Il faut reconnaître que la Russie du 20ème siècle a un véritable problème avec le culte de la personnalité. Les jeunes ne veulent pas d’idole, que ce soit Poutine ou Navalny.

Michel Eltchaninoff : Une personnalité qui cristallise l’opposition comme Vaclav Havel en Tchécoslovaquie ne faciliterait-t-elle pas les choses ?

Cécile Vaissié : C’est sûr, ou un Sakharov mais qui a été très critiqué, il ne faut pas l’oublier. Peut-être que quelqu’un comme Boris Akounine pourrait le faire, ce n’est pas un politique, comme Vaclav Havel.

Alexis Prokopiev : J’irai totalement dans le sens de Cécile. J’appartiens à cette génération typique qui manifeste, en admettant qu’il y ait un modèle typique. Honnêtement, on n’a plus envie d’avoir une icône. On n’a pas envie d’avoir une idole pour laquelle on devrait se sacrifier. Moins de 50% des manifestants considèrent le bloggeur anti-corruption Alexeï Navalny comme le potentiel futur leader de ce mouvement. Finalement, c’est bien parce que les Russes sont fatigués d’avoir des leaders. Ils sont fatigués d’avoir le portrait du leader de la patrie, de se mettre debout devant lui chaque matin en chantant l’hymne. Les jeunes et les moins jeunes sont fatigués. Justement, le fait qu’il y ait une plateforme de mouvements politiques différents, qui représentent des opinions politiques différentes de la société, qui arrivent à se mettre d’accord sur un texte de dix points réclamant des élections justes non falsifiées, une réforme politique, la libération de tous les prisonniers politiques, le respect des droits humains, le respect de la liberté d’expression. Ces demandes sont les demandes normales d’un peuple normal, moderne Ces droits devraient être acquis dans un pays où la constitution aurait dû permettre d’ancrer ces valeurs dans la vie politique et la vie quotidienne. Ces revendications sont justes et ce qui est extraordinaire, c’est que, aussi bien les nationalistes que les communistes, les écologistes, les démocrates, les libéraux ont réussi à se mettre d’accord sur cette plateforme commune. À Moscou aujourd’hui, des manifestations continuent très sévèrement réprimées. D’ailleurs Oudaltsov, leader du Front de gauche et Navalny ont été emprisonnés et leur premier geste a été de se montrer solidaire l’un envers l’autre. En France, dans un système politique mature, ces deux-là auraient été chacun d’un côté de l’Assemblée nationale, l’un avec la droite assez dure et l’autre avec les communistes. En Russie, ils sont très solidaires, manifestent ensemble parce qu’ils ont cette plateforme.

Michel Eltchaninoff : Juste une question pour répondre à une inquiétude des citoyens comme moi qui ne sont pas expert en la question, qui lisent simplement les journaux. La place des nationalistes inquiète beaucoup de gens. On ne sait pas qui est Navalny, quelle serait la place du nationalisme dans un futur gouvernement anti-Poutine, post-Poutine disons, qu’en pensez-vous ?

Tania Rakhmanova : Ayant grandi en Union soviétique je suis d’accord que l’idée de la disparition de la pensée unique est très sympathique. Nous avons des inquiétudes sur les nationalistes mais c’est aussi un peu la faute des démocrates. Les nationalistes ont des idées assez claires qu’ils ne cachent pas, ils sont plus ou moins organisés, donc visibles. Tandis que l’opposition démocratique et libérale qu’est-ce qu’elle propose, où sont ses idées ? D’accord, elle est pour des élections libres et après ? Du coup, on entend que les nationalistes ce qui ne veut pas dire qu’ils sont majoritaires.

Michel Eltchaninoff : Ce que vous voulez dire Tania, c’est que si l’opposition démocratique s’unissait de manière plus évidente derrière un leader, ce serait plus clair ?

Tania Rakhmanova : Oui, avec plusieurs leaders mais au moins un programme. Moi aussi j’ai fait une manifestation du 31, le 31 décembre. J’étais à côté  Nemtsov qui a été arrêté pour rien. Le chef des OMON que je connais est venu me voir pour me dire de partir parce que ses hommes allaient intervenir. J’ai beaucoup d’amis qui habitent ce quartier et qui ne sont pas venus. Ils disent « Pourquoi venir ? Pour écouter Nemtsov ? On connaît par cœur ce qu’il va dire. Il se répète, il se répète.» C’est pourquoi je pense qu’il est de la responsabilité du mouvement intellectuel démocratique de créer un programme.

Michel Eltchaninoff : Les prochains rendez-vous sociaux et politiques. Poutine a été élu, intronisé. Que va-t-il se passer ? Aidez-nous à comprendre, au moins dans les six mois à venir.

Tania Rakhmanova : Le gouvernement a pris la décision d’agrandir Moscou jusqu’à en faire un pays en soi. C’est ridicule mais la décision a été prise. Vu que l’État n’investit pas suffisamment dans les villes de province, Moscou est devenue une sorte d’Eldorado vers lequel tout le monde se rue et Moscou étouffe avec ses 12-13 millions d’habitants. Au lieu d’investir dans les villes à 100-200 km de Moscou, la décision a été prise d’agrandir la ville vers le sud, sud-est deux à trois fois afin d’y déménager l’administration. Si le gouvernement veut exécuter ce projet, il doit organiser les élections rapidement. Elles sont prévues dans un an quoi qu’il arrive et cela va être une grande bataille.

Michel Eltchaninoff : Donc, première chose, des élections anticipées à Moscou à l’automne ?

Cécile Vaissié : On ne peut rien dire de précis car les choses changent de jour en jour. La contestation prend des formes nouvelles. On a des actions, il faut dire, très imaginatives, dues au fait que le pouvoir n’écoute pas. Le vrai problème n’est pas les nationalistes, c’est de se faire entendre. Depuis deux jours, vous avez ces promenades qui contournent l’interdiction de manifester. On a des gens qui se promènent dans Moscou depuis 36 heures avec les OMON derrière eux qui les attrapent toutes les quatre heures, les emprisonnent puis les relâchent. Pour le 13 mai, Boris Akounine lance une sortie pour tous ceux qui aiment lire. Il y a de la créativité mais on sent une colère qui monte. Cela a un côté ludique, mais c’est beaucoup moins amusant quand des jeunes sont en prison, les Pussy riots sont en prison. Poutine dit qu’il n’a pas de prisonniers politiques mais on a des répressions qui sont dures. Je me souviens du reportage de Zoya Svetova qui était allée voir Yachine en prison et ce qu’elle raconte est un vrai cauchemar. Il y a donc à la fois un côté ludique. Les manifestations des 6 et 7 mai ont été réprimées avec brutalité, et c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu d’explosion de violence. On a l’impression que le pouvoir fait tout pour provoquer la violence.

Alexis Prokopiev : Un petit mot sur le nationalisme. Il est je crois très fort en Russie et me fait peur. J’ai néanmoins été rassuré par un sondage qui disait que seulement 6% des manifestants se sentaient proches des nationalistes. Pour vous donner un ordre d’idée, 8% des manifestants sont des écologistes, 46% des démocrates, 11% des communistes. A la manifestation du 5 mars où j’étais, il y avait des drapeaux nationalistes mais peu et quand un de leurs leaders est intervenu, il a été sifflé. C’est rassurant. Le mouvement a changé de méthode. Il y a eu deux évènements majeurs en région depuis les présidentielles. D’abord, à Iaroslavl, un ancien de Russie Unie passé à l’opposition et très critique envers le pouvoir actuel a gagné haut la main les élections municipales. A Astrakhan, le candidat de Russie Juste (anti-Poutine) a perdu les élections. Mais les fraudes ont été tellement massives qu’il a fait une grève de la faim. Après des manifestations de soutien, le tribunal a accepté de réexaminer l’affaire. Je pense que ce qui se passe est extrêmement important par les formes nouvelles que prend la contestation. Il y a actuellement un concert à Tchistye proudy, non loin de la Loubianka. Il y a environ mille personnes et la police. Pour écouter de la musique, pas pour manifester. Comme dit le journaliste russe, Barabanov, une nouvelle génération est née, une génération politiquement active. Je me souviens que quand j’essayais de monter des opérations en 2005, il n’y avait pas grand-monde. Les jeunes se sont intéressés à la politique parce qu’ils se sont sentis abusés, trahis. Ils ont eu l’impression que le pouvoir se moquait d’eux et en réaction, il se sont engagés, en devenant d’abord observateurs. De vrais observateurs, ils sont plusieurs milliers à couvrir les bureaux de vote comme on l’a vu à Astrakhan. C’est déjà extraordinaire. Puis ils se sont dit qu’ils pouvaient être acteurs. Ils se sont présentés aux élections d’arrondissement à Moscou où ils ont eu pas mal d’élus. Aujourd’hui ils peuvent prendre des décisions. Il va y avoir d’autres rendez-vous électoraux, notamment à Kaliningrad où l’opposition peut gagner. Les observateurs sont déjà prêts pour y aller. Ensuite, ce sera Moscou. Une réforme politique est en cours, l’élection des gouverneurs qui a été supprimée en 2003 semble revenir sur la table même si le projet de loi est hallucinant. Malgré tous les filtres pour contrôler, il y aura une élection. La question est de savoir à quel point Poutine va lâcher du lest et à quel point il va serrer les boulons. Là ce que nous voyons à Moscou, c’est un point de clivage fondamental. Nous avons vu dimanche des répressions violentes, on a cru à un mort. Je pense que nous sommes à un moment crucial.

Michel Eltchaninoff : Un avant-dernier point. D’après ce que vous avez appris sur lui au cours de vos enquêtes, Tania, que va faire Poutine ?

Tania Rakhmanova : Je connais la manière dont il est arrivé au pouvoir. C’était la seule chose dont je pouvais parler parce que ceux qui l’y ont mis sont eux-mêmes au pouvoir. Je sais que Poutine a très peur des gens. Une de mes sources m’a raconté qu’en 2005, quand il y a eu les grandes manifestations de retraités, au Kremlin, on envisageait que deux solutions : envoyer les OMON ou céder sur tous les points. Quand mon informateur a proposé de négocier, de parler avec les manifestants, ce n’était pas envisagé. Un autre rendez-vous sera crucial, de nouvelles élections municipales à Moscou, sans doute à l’automne.

Michel Eltchaninoff : C’est Poutine lui-même qui décide ?

Tania Rakhmanova : Cela dépend des questions. Aujourd’hui, c’est l’économie, le business personnel qui l’emportent sur tout le reste et là il ne décide pas seul. Pour des sujets comme la répression, son rôle est très important. Hier j’ai entendu une de ses collaboratrices qui a exposé la nouvelle ligne de propagande en disant que premièrement, c’est
une révolution qui se prépare, deuxièmement les manifestants sont des révolutionnaires dont personne ne veut. 1917 ça suffit. La décision de réprimer a donc été prise tout en haut. Les élections permettent aux gens de manifester sinon ils ne peuvent pas, pour dire quoi ? Nous allons peut-être vers un durcissement, alors qu’une majorité de Russes est contre le parti au pouvoir.

Cécile Vaissié : Poutine ne connait pas la culture de dialogue. Ce n’est pas sa formation. Aucun rouage politique ne permettrait un dialogue. Je pense que c’est quelqu’un qui est complètement coupé du monde, de la société. C’est presque clinique. On ne sait rien de sa femme ou de ses enfants. On parle d’un enrichissement formidable, il viole la constitution tous les jours alors qu’il a prêté serment. C’est tellement éloigné de notre culture politique, c’est tellement peu une culture moderne. Mais la société est moderne. Elle veut fonctionner comme une société européenne moderne avec ses spécificités. Et le pouvoir est un mixe de soviétisme et de féodalisme, avec les clans qui se serrent les coudes pour s’enrichir. Nous allons presque vers un clash des civilisations entre le pouvoir et la société.

Michel Eltchaninoff : Un mouvement très intéressant se développe depuis quelques mois, notamment depuis l’affaire des Pussy Riots, ce groupe de punkettes qui ont chanté une prière anti-Poutine dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou suscite un mouvement de critiques assez ouvertes sur l’Église orthodoxe, son patriarche, sa proximité avec le pouvoir. Quelle est votre analyse ?

Alexis Prokopiev : Je vais être très bref car je ne connais pas très bien les relations entre l’Église et pouvoir. Beaucoup de Russes, et notamment des croyants, ont pu être choqués par la proximité du patriarche Cyrille avec Vladimir Poutine, le fait que le patriarche appelle ouvertement à voter pour Poutine. En outre, l’enrichissement personnel et ostentatoire du patriarche a énervé beaucoup de Russes. Juste un petit mot sur Poutine et la suite. Il a peur et les larmes le jour de son élection sont des larmes de soulagement. Il avait peur d’un scénario à la libyenne car il n’a aucune conscience de la réalité comme en témoigne son discours guerrier pendant la campagne électorale. Son attachée de presse a dit, le soir du 6 mai, que la police n’avait pas été assez dure avec les manifestants. Ilya Ponomariov rapporte que Peskov aurait dit que les forces spéciales auraient dû écraser les crânes des manifestants sur l’asphalte. Je pense que c’est un message aux manifestants pour leur dire qu’il va y avoir un durcissement.

Tania Rakhmanova : La situation de l’Église orthodoxe en Russie est complexe. Dans la période soviétique, elle était pratiquement inexistante. L’Eglise a ses propres difficultés. Depuis la perestroïka, on a ouvert tellement d’églises qu’on y a envoyé des prêtres pas toujours formés. En outre, le nouveau patriarche est d’abord un homme d’affaire. Lui et son entourage sont extrêmement riches et ne le cachent pas, alors qu’il y a une quantité de petites églises très pauvres à la campagne. Cette énorme différence à l’intérieur d’une organisation qui prône le refus de la richesse choque beaucoup de croyants. Donc les révélations sur le patriarche ont été mal prises par tout le monde, y compris les croyants. Pour moi, l’affaire Pussy Riot est une manœuvre du patriarcat pour dévier l’attention du patriarche. On mène une campagne contre ces pauvres filles pour faire oublier les accusations d’enrichissement. On essaie de transformer les attaques contre le patriarche en attaques contre l’Église en général. Il faut ajouter que les croyants sont maintenant divisés car elle blâme les accusations contre le patriarche.

Michel Eltchaninoff : N’y-a-t-il pas un risque de cristallisation des oppositions, avec d’un côté les chrétiens orthodoxes et de l’autre une opposition démocratique, une opposition à Poutine ?

Cécile Vaissié : Les croyants eux-mêmes sont divisés, et c’est un fait nouveau. Il n’y a pas d’unité au sein des chrétiens orthodoxes russes actuellement. Regardez cette volonté de réunir tout le monde, avec l’église hors-frontière. Ce qui se passe aujourd’hui dans l’église est très intéressant au moins sur deux points. On a effectivement toutes ces affaires qui sortent sur le patriarche, sur son enrichissement, ses affaires dans le pétrole, … et on voit des critiques qui émanent de chrétiens orthodoxes. On a un affrontement entre des gens qui se disent ouverts, chrétiens, tolérants et puis des gens qui ont été coupés de toute culture religieuse, et qui gobent tout ce qu’on veut. On a apporté la statue de la Vierge pour la montrer au peuple. Un des premiers à y aller a été Ziouganov ! Vous aviez des queues, des queues de pauvres gens qui arrivaient des campagnes, avec des foulards et qui attendaient, avec une vraie foi, et puis les Ziouganov et les vieux athées qui passaient devant. Il y avait déjà une irritation. Quand on s’en prend à l’Église, le patriarche parle de forces anti-chrétiennes qui s’en prennent à la Russie. Les gens simples qui n’ont pas d’éducation religieuse y croient mais il y a des intellectuels qui ne peuvent pas supporter cela. Il y a une rupture dans l’église qui ne se manifeste pas par un schisme mais qui existe. Il y a encore deux ans, il était impossible de critiquer le patriarche, même dans des cercles restreints. Actuellement, une distinction est très bien faite entre le patriarche, les dignitaires de l’Église et le reste de l’Église où des prêtres absolument admirables font un vrai travail social.

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